
Imprimé
154 pages
Auteur(s)
Anfitriaõ
ou Júpiter e Alcmena
En donnant Anfitriaõ ou Júpiter e Alcmena (Amphitryon ou Jupiter et Alcmène) au théâtre du Bairro Alto en mai 1736, un an après Os Encantos de Medeia, da Silva poursuit son exploration du corpus antique, qu’il mènera jusqu’à ses dernières pièces. C’est ici la pièce de Plaute Amphitruo qui lui sert de modèle, telle qu’elle avait déjà inspiré Molière en 1668, puis un livret de John Dryden pour Henry Purcell en 1690.
Dans le livret de da Silva, mis en musique par Antόnio Teixeira, le dramaturge développe sa recherche d’un comique sérieux (le "joco-sério") où le merveilleux se déploie en féerie burlesque : le personnage de gracioso (valet comique) Saramago offre, par les coups qu'il reçoit et par ses amours malheureuses avec Iris et Cornucópia, un contrepoint burlesque au quatuor formé par Jupiter, Juno, Anfitriaõ et Alcmena. Les lignes se croisent de manière remarquablement symétrique dans ce livret composé de manière musicale : chaque scène sérieuse se dédouble d’une scène bouffonne, comme l’évanouissement d’Alcmena devant ses deux prétendants, redoublé par l'évanouissement et la transformation de Cornucópia en nain lors du combat entre ses deux amants. La musique elle-même subit cette contamination burlesque : ainsi, un chien peut entrer en scène et ponctuer de ses aboiements une aria que chante Saramago.
Comme dans Vida do Grande D. Quixote et dans Esopaida, de nombreuses allusions métathéâtrales alimentent le comique : c’est tantôt la vieille Cornucópia, épouse de Saramago, qui se plaint à Mercúrio d’être dédaignée par son mari, ce qui n’arriverait pas si elle était « alguma destas bonecrinhas enfeitadas » (une de ces petites marionnettes peintes) ; tantôt Saramago qui demande à Mercúrio, en se décrivant lui-même : « E a vossa mercê não o convence também esta figura e este bonecro ? » (Et ce visage et ce pantin ne suffisent-ils pas à convaincre votre Grâce ?). Le doute sur l'identité, qui traverse la pièce, entraîne une hésitation entre figures divines et statues qui les représentent : Júpiter, accusant le « simulacro » de Cupido de l’avoir rendu amoureux, brise une statue du dieu ; lui-même doit devenir, selon les mots de Tirésias, un nouveau « simulacro » dans le temple de Mars. Juno dialogue avec une image de la nymphe Iris, peinte sur un nuage. L'incertitude identitaire touche jusqu’aux humains : Mercúrio déclare à Saramago « Alguma cousa és, porém és uma cousa postiça e fingida » (Tu es quelque chose, mais une chose postiche et feinte ».
Le brouillage des identités est ainsi à son comble et permet de jouer avec le public sur le support marionnettique qui lui est présenté. Il contamine la fable, permettant d’opérer diverses transformations rendues possibles par la figuration sous la forme de bonecros : Mercúrio transforme Saramago en un olivier qui saigne lorsque Jupiter grave des vers sur son écorce à la pointe de son couteau ; Corncucópia se change en nain ; plus tard, sa tête pivote pour faire apparaître un autre visage. D’autres procédés spectaculaires plus attendus en contexte baroque abondent dans cet opéra largement tributaire de la machinerie théâtrale : ainsi, Juno descend sur une nuée ; plus tard, véritable deus ex machina, Júpiter se fait connaître lors d’une scène d'apothéose.
Un homme vole l'identité et la femme d'un autre
Júpiter, éperdu d’amour pour Alcmena, adopte une ruse soufflée par Mercúrio : alors que la belle se désole de l’absence de son époux le général Anfitriaõ parti à la guerre, le dieu se présente à elle sous les traits de son mari. La servante Cornucópia, elle, échange avec Mercúrio, qui a pris la forme de son époux Saramago. Alors que Saramago arrive pour annoncer le retour de son maître, il se trouve face à Mercúrio, qui a pris ses propres traits : troublé, il ne peut orienter son maître lorsque ce dernier l’interroge sur l’accueil reçu dans la maison. Juno, épouse de Júpiter, décide de se venger des infidélités de son mari. Sous le nom de Felisarda, elle descend dans la maison d’Alcmena, que Júpiter vient de quitter : au retour du véritable Anfitriaõ, elle-même est trompée et croit avoir affaire à son époux Júpiter. La scène donne également lieu à une série de quiproquos entre Anfitriaõ et son épouse, qui croit l’avoir déjà vu la veille, et entre Saramago et Cornucópia, qui lui reproche son impolitesse. Júpiter, décidé à poursuivre le subterfuge, va jusqu'à tromper les soldats et reçoit le triomphe pour sa victoire militaire à la place d’Anfitriaõ.
La nymphe Iris, sous les traits de Corriola, tente de connaître la vérité en séduisant Saramago. Tirésias, amoureux de Juno qui se fait passer pour la fille de l’ennemi d’Anfitriaõ, accepte de l’aider dans sa vengeance contre les époux. Les couples se brouillent et se réconcilient : Cornucópia, jalouse des conversations amoureuses entre Saramago et Iris, est renvoyée à sa propre infidélité avec l’autre Saramago. En parallèle, Júpiter se réconcilie avec Alcmena, irritée contre lui après une brouille avec le véritable Anfitriaõ. Mercúrio empêche l’arrivée d’Anfitriaõ en refusant de le reconnaître : c’est l’occasion d’une confrontation violente entre le maître et son « valet » ; lorsque le véritable Saramago arrive, il reçoit des coups. Anfitriaõ et Saramago enfoncent la porte et forcent Júpiter à sortir de la maison : Anfitriaõ se retrouve face à son double. Les deux prétendants, sur le point de s’entretuer, sont interrompus par Alcmena qui s’évanouit. La scène se redouble d’un face à face entre Mercúrio et Saramago, sous les yeux de Cornucópia qui s’évanouit puis se transforme en nain. Comme Saramago surprend les amours de Tirésias et de Juno, la déesse le change en olivier : Mercúrio et Cornucópia viennent en gauler les fruits, puis Júpiter y grave le nom de son aimée, avant de lui rendre sa forme initiale. Júpiter retrouve Alcmena endormie à la fontaine ; il est provoqué en duel par Anfitriaõ. Mercúrio témoigne en faveur de son maître contre le véritable Anfitriaõ. Le couple est en fâcheuse posture : Alcmena est conduite au supplice pour adultère par Tiresias, qui obéit ainsi à Juno ; Anfitriaõ est mené en prison où il bat Saramago comme responsable de ses malheurs. Les dieux interviennent néanmoins pour permettre une fin heureuse: Juno libère les prisonniers puis, au moment où Alcmena devrait être sacrifiée, Júpiter révèle la vérité : la scène se change en empyrée.
Première représentation
Teatro do Bairro Alto
Éditions et traductions
Theatro comico português I. Lisboa: Francisco Luis Almeno, 1744
António José da Silva (O Judeu), Obras completas, vol. II. Lisboa: Livraria Sá da Costa, 1957
António José da Silva, "O Judeu", Montpellier: Climats / Maison Antoine Vitez, 2000
(Français)Philip Krummrich, A Critical Portuguese/English Edition of Anfitriao, Ou Jupiter E Alcmena / Amphitryon, or Jupiter and Alcmena. Lewiston / New York : Edwin Mellen Press, 2010
(Anglais)